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Même si le nombre de participants n'atteignait pas (pas encore) la demi-douzaine, notre discussion aura eu pris de l'ampleur. Une belle teneur. D'abord grâce à l'aide logistique de Sylvie, qui a permis de préparer les lieux et aider à l'approvisionnement sur place, et, ensuite, par quelques précisions sur le fonctionnement de nos séances.

Cafés Philo ou cafés Lettres ?

Chacun peut venir avec ses propres lectures et idées sur le sujet du mois (– octobre : Peuples & Migrations ; – novembre : Travail & Revenus ; – décembre : Sexisme à tous les étages...).

Il n'y a ici aucun autre expert que soi-même. Chacun est le spécialiste de sa relation aux mots qui nous occupent : « Comment résonne tel mot en moi ? » Nous savons mieux que quiconque ce qu'évoque en soi le mot “peuple” ou le mot “migration”, le mot “travail” ou le mot “revenus”, etc., dans son expérience personnelle et dans les connaissances qu'on aura eu pu acquérir, si limitées qu'elles soient, et qui peuvent varier à l'épreuve de celles des autres.

Intelligence collective. Ni tribune, ni groupe de paroles, nous nous appuyons sur les interférences et la plus grande diversité possible d'approches pour tenter de résoudre les moyens d'actions en réponse aux questions de notre temps et aux problèmes qui se répercutent dans nos existences. C'est une expérience, et, donc, personne ne sait exactement sur quoi elle débouchera (action, écriture, dispersion à terme ?...). Le peu de temps qu'on y consacre réclame de la confiance dans les échanges et la mise en question des a priori.

Ce qui est confié reste confidentiel. Bien entendu, les participants garantissent cette bienveillance neutre et positive : sans jugement ni interprétation.

Un énoncé est un cadeau à prendre, et il nous faut par conséquent l'accepter tel que, sans commentaires. Ça permet ainsi le cheminement de la pensée.
Nous avons par exemple perçu qu'il reste préférable de recevoir en silence les émotions, car la personne qui se dévoile est la première surprise (et inquiète) de ce qu'elle a laissé s'exprimer. Nous avons donc admis que la solidarité ne se marque pas toujours par des manifestations ostensibles d'intérêt, même avec les meilleures intentions du monde, et qu'à partir de là, la discrétion est la meilleure occasion, pour tous, de se laisser le temps de mûrir sereinement les propositions, ensemble et séparément, et d'infléchir sa position face aux autres, à soi et au monde.

Migrations : « Partir à partir de quoi ? »

La lecture croisée du jeune poète Camille de Toledo et de l'anthropologue Michel Agier nous a incités à se poser la question de ce qui avait pu nous pousser au départ.

Il y a eu des évidences : on ne part jamais de rien !... Ce dont on part est souvent une déchirure douloureuse, une rupture tragique, une fracture traumatisante ; ce qu'on laisse, ce sont souvent des pertes liées à l'enfance, à la famille et, même, aux amours. Aucune valise ne peut contenir ces trésors sans tombes. Tous nos récits prouvent qu'on se remet difficilement de ces pertes-là : la partance nous arrache à une partie qui avait permis jusque là de construire l'essentiel de notre intégrité. Réduite, elle, désormais, aux multiples aléas de la route, et au “bon vouloir” (sic) des gens qu'on va y croiser, de qui va dépendre notre protection et notre avenir.

On ne s'en remet presque jamais, ou bien alors au prix de terribles dénis, de renoncements mensongers, sinon traîtres aux origines, d'oublis qui font de nous un déraciné, un déréalisé, un qui est sorti des rails de vérités en allées, un qui s'est imposé d'entrer dans le moule normatif de nouvelles réalités, d'autres modes de faire, de parler et d'être en société. Et ça se paye parfois très cher, parfois plusieurs générations plus tard.

Le proche et le lointain

Quelles frontières a-t-on à franchir, qui ne sont pas que de simples barrages administratifs et douaniers ?

La cuisine est une limite difficile à franchir. Comment s'accommoder des façons de manger de populations entières, où, riches et pauvres, consomment ce qui nous est écœurant ou impossible à avaler. Pour le même plat, les sensibilités culinaires, la cuisson, à l'huile, à la graisse, à la vapeur, au beurre, au saindoux sécrètent des tensions parfois infranchissables ou des intolérances dans les régions d'un même pays.
La rencontre rendue impossible, ou humiliante. Comment se faire des relations, ou, en revanche, comment éviter de les blesser, quand notre corps entier se refuse à manger ceci ou cela ? comme ceci ou comme cela ? La viande exposée au sol, ou les grains avalés à pleines mains sont intolérables aux mêmes personnes qui sont pourtant convaincues que le porc pourrait être supporté par les musulmans, ou le bœuf par les indous.
L'estimation de la souffrance animale ou le temps de récolte sont autant de motifs de divisions entre diverses cultures. Autres limites : le tabac, les drogues, les alcools, vins ou bières...

Les marques d'empathie. La manière d'approuver ou désapprouver, par sa physionomie ou par la réaction dite ou corporelle est l'occasion de mises au point parfois nécessaires entre étrangers. Les notions liées à l'intimité, à la bienséance, à la proximité peuvent altérer nos relations. Ce n'est pas pour rien que certains de nous ont besoin de grands espaces autour d'eux alors que d'autres semblent mieux se conformer (au moins un temps, avant de craquer) aux affluences de grandes manifestations ou du métro.
La limite du bruit et des odeurs (expression de fait raciste dans la bouche d'un président de la république) est une limite incontournable, également, souvent relevée par les anthropologues. Ce qui fait fuir l'un peut en revanche attirer l'autre. Il en est ainsi des musiques, des modes vestimentaires, des chansons, des coiffures... Quand l'on est navré de ce qui réjouit au contraire l'autre, on se trouve devant des cas inconciliables.
Ce n'est en effet pas par hasard non plus que très souvent les accueillants de « migrants » (sic) préfèrent se relayer, car la rotation leur permet de pouvoir tenir face aux multiples “étrangetés” de comportements absolument réfractaires les uns aux autres.
Ce n'est pas non plus un hasard si, en dépit des horreurs de la boue, du froid, de la répression policière et des conditions de vie sordides à Calais, les « migrants » (re-sic) préfèrent se retrouver entre eux, pour se comprendre et partager leurs expériences communes.

Le point limite familial. Il est surprenant de se rendre compte à quel point les parents ou la fratrie peuvent se révéler des phares encombrants pour l'épanouissement de la personne. Familles intouchables et sacrées, sacralisées, ritualisées, mythifiées, que l'on voudrait pouvoir fuir, parfois, sans y parvenir toujours très bien, notamment à cause du regard de l'environnement ou du poids des préjugés sociaux sur nous-mêmes.
Le film Alexandre le Grand, d'Oliver Stone montre habilement une raison première des conquêtes militaires du jeune Macédonien : fuir la monstruosité de ses parents. Cet aspect est souvent négligé et, alors que le mouvement de mai 68 était une incontestable et foudroyante remise en cause du paternalisme dominant, il n'en est pratiquement rien resté dans les lois et les mœurs des années suivantes, jusqu'à nos jours.
Il arrive fréquemment que la fuite soit rendue impossible, et l'on a en mémoire cette scène de l'Insoutenable légèreté de l'être, de Milan Kundera, où le personnage meurt en voyant son épouse récupérer à son profit tout le discours pro-impérialiste américain contre lequel il s'était insurgé aux dernières années de sa vie, avant son accident lors d'une manifestation contre la guerre du VietNâm.
Il nous paraît intéressant de démythifier le rôle de la tradition et de la famille quand il s'agit de parler des peuples et des migrations.

À samedi 28 octobre 19h pour la prochaine séance.

Quelques nouvelles des expulsés de Calais : https://passeursdhospitalites.wordpress.com/

Collectif TEMPS POSSIBLES, suscité par Cécile et Remy : http://temps-possibles.tumblr.com/cecile

 

 

 

 

 

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