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On pourrait commencer par là...

La romancière québecoise a toujours pris parti non seulement pour un dialogue entre hommes et femmes, mais, également, à l'intérieur de chaque groupe genré, femmes-femmes, hommes-hommes, troisième sexe et transgenres, cis-genres, intergenres, etc. Nancy Huston a souvent regretté en public et dans ses écrits le fait que dans nos sociétés occidentales, si les femmes ont souvent su traiter entre elles de leurs difficultés relationnelles, sexuelles, affectives, générationnelles, les hommes, de leur côté, restent faibles et isolés, repliés sur les rôles qui leur sont impartis, sauf en jouant les gros bras et les grandes gueules dans les groupes de type militaire ou religieux, professionnel ou sportif.

Et c'est sans doute ce qui la rend susceptible de critiques par celleux qui veulent voir en elle un parangon de l'essentialisme. Après tout, ne participe-t-elle pas grandement à cette intenable distinction H/F © qu'avec l'idéologie majoritaire hétérosexuelle elle semble pouvoir partager a priori, notamment sur l'organisation de nos espaces de vie, dans le monde, mais aussi dans les lieux de l'intimité.

... et oublier ce que l’État fait de nous...

Bien entendu, Nancy Huston part des fonctionnements les plus largement répandus dans l'espace social. Sa réflexion s'établit à partir, sinon de l'existant, du moins, du convenu, du globalement accepté, du consensus minimal en matière d'équité des genres ; son propos ne remet pas en cause l'approche biologique traditionnelle, laquelle, on le sait, se borne à distinguer deux seuls sexes à partir de quoi tout découlerait dans nos sociétés, alors que les études de genre élargissent les perspectives depuis au moins le post-structuralisme des années 1980 raffermi par le fameux texte de Christine Delphy : « Penser le genre : quels problèmes ? » in Sexe et genre. De la hiérarchie entre les sexes, CNRS, 2003.

Nancy Huston réduit les études de genre à un déni des différences anatomiques garçon/fille. On peut d'autant plus déplorer cette réduction exprimée dans son SOIS BELLE/ SOIS FORT publié dans la collection Main de femme des éditions Parole que, en la matière, c'est plutôt elle qui oublie que de longue date Judith Butler a fait valoir que c'est le genre qui construit le sexe. Si les différences biologiques existent, elles sont loin d'être significatives au regard de la construction sociale. C'est en effet celle-ci qui assigne un sens aux différences sexuelles.

... imaginer une façon d’entretenir la conversation...

Pour sa part, l’auteur du Cantique des plaines se cantonne à prolonger l’opposition classique « Nature/Culture » qui nourrit immanquablement entre inné et acquis les discussions des classes de philo, des repas de familles ou du café du commerce. Nancy Huston situe en effet sa réflexion au niveau statistiquement le plus répandu, qui reste globalement celui de l'hétérosexualité. C'est un peu comme si elle se souciait peu de dénoncer le caractère patrilinéaire, patriarcal, paternaliste ou carrément phallocratique par lesquels les institutions réussissent à structurer le moindre de nos comportements. Un peu comme si elle feignait d'ignorer les rapports de pouvoir qui sécrètent les discriminations. Et, par contrecoup, comme si elle préférait se contenter plutôt de réformer, au moins en surface, les principales relations hommes-femmes que commencent à peine à véhiculer, même mal, même timidement, les principaux medias (l'égalité de traitement et de salaire, les violences de genre, la culture du viol, la prédestination des enfants...).

On le voit, même si Nancy Huston reste très en deçà du fameux Je-tue-Nous de Luce Irigaray selon qui le féminin a à se définir d'abord par lui-même (et non pas, comme on le suppose trop souvent, par une abolition de la différence sexuelle qui n'est jamais en réalité qu'une masculinisation des femmes), elle n'en est tout de même pas à nier la violence ou l'agressivité chez les femmes, elle se borne plutôt à contester les pratiques les plus répandues dans la société occidentale.

... après tout, le ciel peut attendre aussi un peu, non ?...

Nous pourrions également, avec ses détracteurs-détractrices, déplorer à l'occasion certaines approximations intellectuelles, des raccourcis historiques, d'importantes omissions de la part de Nancy Huston. Du coup, ses déclarations résonnent sur le registre des bonnes intentions ou – pas mieux – des vœux pieux qui n'engagent à rien, au fond, et ne transforment en profondeur ni les rapports de domination ni l'accès à un réel épanouissement, si tant est que l'on puisse définir les propriétés de cet épanouissement personnel.

Si limitée qu'elle puisse être, la lecture de SOIS BELLE/SOIS FORT permet pourtant de confronter nos efforts de libération à de multiples formes de conformismes. C'est qu'autour de nous l'idéologie phallocratique a toujours prospéré grâce à la servitude volontaire dénoncée il y a cinq siècles par La Boétie, l'obéissance à l'autorité révélée par Stanley Milgram, ou, encore, nos contemporains persuadés qu'on n'aurait pas à mordre la main du maître qui nourrit l'esclave. Ce qui ne va pas sans nous rappeler cette question d'Andréa Dworkin :

« Pourquoi donc les femmes de droite contribuent à leur propre soumission ? Comment fait le pouvoir aux mains des hommes pour obtenir la participation et la loyauté des femmes ? Et pourquoi ces femmes de grandes familles détestent-elles véritablement les luttes féministes pour l'égalité ? » (Letters from a war zone, Lawrence Hill Book, 1993).

... à moins que les mots restent coincés sous les préjugés

Car oui, c'est vrai, même si la réflexion de Nancy Huston reste encore trop rivée à notre goût autour des stéréotypes liés aux rôles prédéterminés par nos éducations respectives, au moins a-t-elle cette qualité importantissime à nos yeux de nous fournir quelques-un des outils parmi les plus importants pour tenter d'échapper à nos déterminismes sociaux. Elle décile les yeux clos sur l'imagerie sclérosante qui nous enferme dans des clichés. Chic, choc et chèque, la puissance, la force et l'argent ne modèlent jamais que le capitalisme. Il n'y a de vente de corps qu'avec la misère imposée par le capitalisme.

Femmes potiches, boniches et autres pin-up ne seront jamais, avec les gros bourrins qui bourrinent, les costauds protecteurs et les magnats de la haute finance que le résultat navrant des communications patriarcales et mercantiles érigées en force de vente. « Délivrez-nous du mâle !... » disent les unEs, « Ne nous délivrez pas, nous nous en chargeons » disent d'autres. C'est que la vigilance est nécessaire : institutionnaliser un mouvement, c'est institutionnaliser chaque élément de l'ensemble, c'est prêter un discours entendable à un rapport non-entendable. Inentendable. On a ainsi pu noter qu'au-delà d'une incontestable le planning familial s'est trouvé interdit et ses militantEs inquiétéEs durant les années de plomb, son origine était d'abord raciste et eugénique lors de sa création aux USA dans les années 1940, avant de devenir en France dans les années 1950-60 une organisation démocrate-chrétienne. Ne nous y fions pas :

Ou, comme dirait Primo Levy : « innommé », pour ce qui est de l'innommable. C'est une question de temps. Une question d'histoire. De lieux. De paroles.

Car, enfin, comment sérieusement pouvoir croire parler « nature » quand on ignore à ce point le rôle de l'État et son empreinte sur chacunE de nous ?

Jean-Jacques M’µ

 

 

 

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